Nuit d'hiver partie 3: l'Appel
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: Ajouté le 22/12/2006 à 21:41
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LÂ’Appel
Les stalactites étincelaient, traversées par le rayonnement agressif des lampadaires et des enseignes. Sur les toits, la neige était encore blanche. La grande avenue fourmillait de passants affairés. Ils pataugeaient dans la neige fondue qui sous le piétinement des hommes échangeait sa pureté naturelle contre une teinte grisâtre. Mais aucun ne s’en apercevait, non, ils étaient bien trop occupés pour percevoir la beauté de ce qu’ils détruisaient.
Ils passaient à côté de Ludwig sans le voir lui non plus. Qui aurait eu l’idée de diriger son regard sur cette forme misérable, ce tas de chiffons affalé dans l’ombre ? Quand par hasard un œil captait ce triste spectacle, il se dépêchait de s’en détourner avant que la culpabilité ne naisse dans le cerveau qui lui était associé. Les hommes ignorent la beauté et fuient la laideur. Quoi de plus laid qu’un enfant dans la rue, tremblant de froid une nuit d’hiver ?
Mais Ludwig, lui, les regardait. Il ne tremblait pas de froid. C’est l’excitation qui faisait vibrer son corps. Dans ses yeux agrandis par l’Appel couvait un feu menaçant. La lutte était perdue d’avance, il avait cédé à la bête. A sa respiration haletante, on aurait pu le croire dominé par le désir.
Un homme le frôla sans le remarquer, sa chaussure bien cirée glissa sur le verglas qui commençait à se reformer à partir de la neige fondue dans la journée. Quelques gouttes d’eau jaillirent du choc et vinrent scintiller sur la peau blanche de Ludwig. Ses cils battirent l’air pour chasser l’eau qui perlait à ses yeux.
Il ne pouvait plus rien y faire… Ses muscles se tendirent d’eux même, il se recroquevilla comme un animal prêt à bondir. Celui-ci. Il ne pouvait plus se retenir. Son souffle devint saccadé. L’envie et le manque faisaient luire ses pupilles rouges. Trop de gens. Trop de lumière. Doucement, très doucement, il se redressa sur ses pieds. Il fit un pas, deux.
Puis, alors qu’il s’avançait dans la zone éclairée par les néons, il disparut. Ou plutôt, les gens ne le regardèrent plus. Son apparence n’était pourtant pas commune, et il aurait du attirer des coups d’oeil, même involontaires. Mais non, comme si un morceau de nuit l’accompagnait, on ne devinait qu’une ombre qu’on s’empressait d’oublier aussitôt.
Il progressait avec une grâce de félin guettant sa proie, sans jamais quitter des yeux l’homme pris en chasse. Il y avait un absurde presque comique à voir ce garçon marchant avec art, dans la lenteur étudiée d’une danse nippone, au milieu de cette foule pressée et insouciante. Ne pas toucher les gens. Eviter tout contact qui puisse briser le charme.
Enfin, l’homme quitta l’avenue principale pour s’engager dans une ruelle latérale. La silhouette sombre le suivit. Dans l’obscurité ambiante, il s’immobilisa et, éteignant un instant la lueur malsaine de son iris, se redressa, tendit son cou maigre et prit une longue inspiration fiévreuse. Son domaine. Lorsqu’il les rouvrit, ses yeux chatoyaient. La crainte de la lumière disparue, il se sentait tout puissant. L’homme continuait à marcher sans se douter de rien. Il n’atteindrait jamais la clarté du lampadaire suivant.
L’Appel emplissait son corps de haine et vidait son esprit des suppliques et des réticences, le rongeait, progressivement, grandissait, croissait toujours, jusqu’au point intenable où l’humain, vaincu par la souffrance, s’inclinait, remplacé par la bête. Et la créature qui oscillait en silence d’avant en arrière, déjà certaine de sa victoire, tenait plus de la bête que de l’homme. Sa bouche entrouverte semblait goûter l’air, et se tordait en un rictus qui découvrait des dents petites et acérées. Déchiqueter. Les yeux rouges s’agrandirent, semblant remplir son visage. Briser. Broyer. La tête se tendit vers l’avant, un frisson traversa le corps en alerte. Odeur de peur. Un spasme l’agita, il se hérissa, les cheveux s’échappèrent soudain du bonnet qui glissa au sol. Goût du sang. Les mèches blanches auréolaient sa figure avide comme une crinière de lune. Immobilité soudaine. Le mouvement final de cette danse de mort allait commencer.
Petite note: je vais bientôt vous mettre des extraits de mon carnet de bord du voyage que j'ai fait avec l'assoc la Baleine Blanche en 2004-2005, et puis de nouveaux dessins techniques ou de vacances.
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